• 14 / May / 2021
Fermer

L'hibiscus pourpre, un roman de Chimamanda Ngozi ADICHIE . Les effets dévastateurs de la violence domestique sous l'emprise des croyances réligieuses

Ce roman de Chimamanda Ngozi Adichie évoque les effets dévastateurs de la violence domestique, un fléau qui n'épargne pas, et de beaucoup s'en faut, les familles les plus aisées. Ainsi, le tourmenteur n'est-il pas une brute épaisse mais un homme riche et cultivé cumulant de nombreuses responsabilités dans le journal qu'il dirige et dans la communauté religieuse à laquelle il appartient. Poussé par une volonté aveugle de punir le corps pour sauver l'âme, il ne manque pas une occasion de battre sa femme et de soumettre ses enfants à d'iniques supplices. Cette froide violence pèse de bout en bout sur la narration, même si l'ambiance conviviale qui règne chez la sœur de ce père indigne apporte une bouffée d'air frais et permet d'entrevoir tout le bonheur d'un univers ouvert au monde et à la tolérance.

Eugène est riche et influent, ses enfants sont premiers de classe et son ménage est donné en exemple par le curé de la paroisse, mais en dépit des apparences, la vie de sa famille n'a rien de la douce quiétude des maisonnées sans problème. L'effacement de son épouse, l'obéissance de ses enfants et leurs excellents résultas scolaires ne sont dus qu'à la peur qu'inspire un chef de famille tyrannique et obsédé par une discipline religieuse impitoyable qui obscure son jugement. Dès lors, sous couvert d'élévation spirituelle, Eugène se laisse aller à infliger de sévères châtiments corporels à ses proches pour, dit-il, tenir Satan à distance. La paix, l'amour de son prochain et le réconfort d'un Dieu magnanime n'ont donc pas droit de cité entre les quatre murs de sa luxueuse résidence.

La peur de l'enfer que les prêtres ont inculquée à Eugène tout au long de son éducation explique, du moins en partie, son funeste comportement. C'est au fouet qu'on lui a enseigné le chemin du salut, et c'est en usant de la même violence qu'il transmet cet héritage empoisonné consistant à exiger des fidèles qu'ils abjurent leurs traditions, soutiennent l'église avec prodigalité, confessent leurs péchés et fassent pénitence sous peine de damnation éternelle. Cette approche étroite et doctrinale des devoirs du chrétien ne laisse de place ni au libre-arbitre, ni au pardon, ni à la compassion. Aussi, poussé par sa peur d'un dieu exigeant et un sens du devoir touchant à la folie, Eugène commet les pires crimes contre sa femme et de ses enfants. Son prêtre peut bien le citer en exemple et chanter ses louanges en chaire; les autorités civiles le récompenser pour sa prodigalité en lui accordant leur « Prix des droits de l'homme » (p.14), cette reconnaissance publique est vide de sens et les honneurs factices qui lui sont rendus ne font que souligner la vénalité et les complaisances des notables qui lui font la cour.

Le jour où le fils d'Eugène refuse d'aller communier marque le début de la révolte et, à terme, la fin d'une longue tyrannie – même si les sévices infligés par Eugène à sa famille continueront à la hanter à jamais. Comment pourraient-ils oublier que sous la violence des coups, sa femme a fait plusieurs fausse-couche, que sa fille s'est retrouvée à l'hôpital entre la vie et la mort pendant plusieurs jours et que son fils a perdu l'usage d'un doigt? – ceci sans compter les dégâts psychologiques provoqués par la férocité de ses exorcismes. La douleur des personnages est partagées par les lecteurs, d'autant que l'attitude ambivalente des victimes vis-à-vis de leur bourreau ajoute au caractère tragique de la situation. Eugène illustre dans toute son horreur la conduite de trop nombreux despotes familiaux, l'aptitude de sa famille, brisée par les coups, à se soumettent aux châtiments comme s'ils étaient mérités. En violentant le corps on ne libère pas l'esprit: on le tue. Retrouver la liberté de se mouvoir dans le monde ne signifie donc pas forcément que l'individu est capable d'échapper aux barreaux qui emprisonnent son âme torturée. Personne ne sort indemne de violences intrafamiliales.

Contrastant avec la religiosité pathologique et destructive d'Eugène, la chaleur qui rayonne de la personnalité de Tante Ifeoma apporte au roman un souffle de vie souverain. Veuve, elle enseigne à l'université de Nsukka et élève seule ses enfants adolescents. Malgré les pénuries et les conditions de vie difficiles de la famille, son appartement retentit des chants, des éclats de rire et des discussions animées qui font partie de la vie journalière. La nourriture est simple, les pannes d'eau et d'électricité fréquentes, l'essence manque souvent, mais la liberté qu'Ifeoma octroie à sa progéniture et l'amour qu'elle lui porte permettent à chacun de s'accommoder des pénuries sans en trop souffrir. Contrairement aux enfants d'Eugène à qui l'on a imposé des règles et des principes à coups de trique, ceux d'Ifeoma ont été encouragés à exercer leur esprit critique tout en restant tolérants et respectueux d'autrui. Cette approche s'étend bien évidemment aux convictions religieuses et aux rites qui leur sont associés. Aussi, alors que Kambili, la fille d'Eugène, est sévèrement battue à coups de ceinture parce qu'elle a « profané le jeûne de l'eucharistie » (p.144) en avalant quelques corn flakes avant d'aller à la messe, Amaka, la fille de Ifeoma, n'est pas sanctionnée par sa mère, lorsqu'elle refuse d'adopter un nom européen pour être confirmée par l'évêque; Ifeoma ne partage pas l'avis de sa fille mais elle entend bien offrir à ses enfants un environnement « chargé des parfums de la liberté [...] Une liberté d'être, de faire » (p.28).

La réaction contrastée d'Eugène et d'Ifeoma face à deux faits divers surgissant dans leur vie familiale est importante car elle souligne l'opposition de deux visions du monde, de deux conceptions contradictoires de la nature de Dieu, de deux perceptions opposées du devoir des croyants et de la nature des dogmes. Pour Eugène – et pour le prêtre intégriste de sa paroisse qui est convaincu que seule la messe en latin est à même de rendre justice au caractère solennel du credo – tout, du jeûne de l'eucharistie à la coiffe dont les femmes doivent se couvrir durant la messe et la manière dont une personne doit tirer la langue pour recevoir l'hostie, appartient à un ensemble de dictats que chacun est tenu de suivre à la lettre sous peine d'être précipité dans les géhennes de l'autre monde. A l'inverse, Ifeoma et le prêtre progressiste de sa paroisse considèrent que les consignes de l'Eglise sont certes utiles mais qu'elles n'ont pas à être suivies aveuglément quand elles ne permettent pas l'empathie et un développement harmonieux des rapports humains. La dévotion et les menus détails afférents au culte n'ont rien de péremptoires et peuvent fluctuer au gré de la sensibilité d'un lieu et d'une époque, pensent-ils. Mais comme le montre l'échange de propos entre Père Amadi et Amaka lorsque la jeune fille tient mordicus à conserver son nom ibo lors de sa confirmation, cette largeur d'esprit a ses limites.

« Père Amadi avait l'air fatigué. Il tendit un bout de papier à Amaka qu'il y avait écrit quelques noms suffisamment ennuyeux, qu'elle n'avait qu'à en choisir un et qu'il s'en irait. Une fois que l'évêque s'en serait servi pour la confirmer, elle n'aurait plus jamais besoin ne serai-ce que d'évoquer ce nom. Père Amadi roula des yeux, parlant avec une lenteur délibérée, mais Amaka eut beau rire, elle ne prit pas le papier. – Je vous ai dit que je ne prendrais pas de nom anglais, mon père.[...] Pourquoi dois-je le faire?

– Parce que c'est comme ça que ça se fait. Oublions si c'est bien ou mal pour le moment, dit père Amadi. – Au début, quand les missionnaires sont venus, dit-elle alors, ils trouvaient que les noms ibos n'étaient pas assez bien. Ils exigeaient que les gens prennent des noms anglais pour se faire baptiser. Ne devrions-nous pas passer à autre chose?
– C'est différent maintenant, Amaka. Ne fait pas de cette histoire ce qu'elle n'est pas, répliqua calmement Père Amadi. Personne n'a besoin de se servir du nom. Regarde-moi. J'ai toujours utilisé mon nom igbo, mais j'ai été baptisé Michael et confirmé Victor.
Tatie Ifeoma leva la tête des formulaires qu'elle parcourait. – Amaka, ngwa, dit-elle, choisis un nom et laisse le père Amadi retourner faire son travail.
– Mais à quoi ça sert, alors? demanda Amaka à père Amadi comme si elle n'avait pas entendu sa mère. Ce que l'Eglise dit, c'est que seul un nom anglais peut rendre la confirmation valide. 'Chiamaka' signifie 'Dieu est beau'. 'Chima' signifie 'Dieu est le meilleur juge', 'Chiebuka' signifie 'Dieu est le plus grand'. Ne glorifient-ils pas tous Dieu autant que 'Paul', 'Peter' et 'Simon'?
Tatie Ifeoma commençait à être agacée [...] Tu n'as pas besoin de te lancer dans une démonstration absurde! Fais toi confirmer et c'est tout.
Mais Amaka refusa [...] et Père Amadi s'en alla, un sourire perplexe sur le visage » (pp.165-367).

Amaka entend protéger le nom qui symbolise son attachement à sa terre natale et donner un sens profond à son engagement religieux. Contrairement à l'ardeur avec laquelle son oncle Eugène combat les valeurs ancestrales et le « paganisme local », l'attitude de la jeune fille n'a rien de dogmatique. Aux yeux d'Eugène, appliquer à la lettre des lois définies par l'Eglise conduit au salut mais loin de lui ouvrir les portes du paradis, son bigotisme outrancier précipite sa famille en enfer. Le défi lancé par Amka au Père Amadi est beaucoup plus pragmatique. Il consiste proclamer que Dieu appartient à tous; que ce n'est pas un nom qui détermine la profondeur de la foi. Au-delà du prêtre de sa paroisse, sa fin de non-recevoir interpelle aussi l'évêque qui refuse de la confirmer et tous ceux qui, comme son oncle Eugène, s'accrochent à un héritage colonial désuet et continuent insidieusement à vilipender la culture locale; ceux qui refusent d'admettre que, tout comme la messe gagne à être dite dans une langue que les fidèles comprennent, la signification des noms Igbo ne sont nullement incompatibles avec les idéaux du catholicisme – ou de toute autre religion; de fait, ce refus participe d'un large questionnement des règles imposées par l'usage, et non par Dieu: le célibat des prêtres (p.378), les devoirs du croyant, les codes vestimentaires, etc. Plus important encore, ce refus de l'arbitraire souligne la nécessité d'être tolérant, respectueux d'autrui et ouvert à la notion de diversité. Brûler les sorcières, partir en guerre contre les infidèles, punir la chair pour sauver son âme, battre sa femme et ses enfants pour leur ouvrir les portes du paradis et tourner le dos aux croyants professant une religion différente sont autant de dérives qui divisent les hommes et obscurcissent l'horizon. Lorsque Eugène mortifie sa famille, lorsqu'il interdit l'accès de sa maison de maître aux « infidèles » et coupe les ponts avec les « païens », y compris son père, il s'égare sur le chemin de la perdition tout comme l'évêque qui refuse de confirmer Amaka au nom d'une onomastique coloniale désuète. Et si paradis il y a, ce ne sont pas des zélateurs de la foi intransigeants qui en pousseront les portes, suggère l'auteure, mais bien les millions de fidèles « ordinaires » qui ont, comme Ifeoma, la main sur le cœur et sont prêts à aider leur semblable, à prendre soin de leur vieux père quand il est malade, et à ouvrir leur jardin non seulement aux jeunes filles de leur congrégation mais aussi à celles d'autres Eglise pour y cueillir des fleurs. (p.180).

L'hibiscus pourpre évoque les fractures qui font obstacle à la cohésion du Nigeria et détruisent la vie et les espoirs des gens; la violence domestique est du nombre, tout comme le fanatisme religieux, la corruption, la criminalité, le manque d'opportunités, le musellement des voix dissidentes et maints autres thèmes évoqués dans un roman fascinant qui dénonce les déchirements qui contribuent à la lente déchéance du pays sous le regard indifférent des dieux. Au cours d'une interview, Chimamanda Ngozi Adichie disait « Je me plais à penser qu'il s'agit là d'un livre qu'on lit d'un bout à l'autre parce qu'on a envie de le faire et non parce qu'on s'y sent obligé » [1]; les centaines de critiques extrêmement positives du roman que l'on peut trouver sur la Toile sont de nature à la rassurer: L'hibiscus pourpre est bel et bien un roman culte qu'on lit avec émotion de la première à la dernière page.

Source: http://aflit.arts.uwa.edu.au/